Jean-Claude Reynal, graveur


Dimanche 6 juillet 2008

    


Paul Valéry
le 29 novembre 1933
in Pièces sur l’art, ed. Gallimard, 1934


Petit discours aux peintres graveurs:

Messieurs, je voudrais bien pouvoir vous dire : chers Confrères, mais les quelques rapports que j’ai eus avec la gravure furent de ces rapports que l’on n’ose avouer ; ils se réduisirent bien vite à ce qu’il fallut pour que je comprenne très nettement que je n’étais pas né pour graver.

Donc, Messieurs, mon indignité avouée, je cherche un remerciement qui la rachète… Comment vous manifester mon sentiment si ce n’est en essayant de vous exprimer à ma façon tout le cas que je fais de votre noble métier et la signification particulière que j’y attache ?


Je vous ferai d’abord cette confidence que, bien souvent, je vous regarde avec envie et que je me sens le désir (sans l’espoir) d’échanger mon porte-plume contre une pointe ; je n’ose dire : contre un burin.

Puis, je rapproche en esprit nos deux arts ; je découvre dans la gravure, comme dans l’écriture littéraire, une manière d’intimité étroite entre l’ouvrage qui se forme et l’artiste qui s’y applique. La planche (ou bien la pierre) est assez comparable à la page qui se travaille : l’une et l’autre nous font trembler ; l’une et l’autre sont devant nous à la distance de la vision nette ; nous embrassons l’ensemble et le détail dans un même regard : l’esprit, l’œil et la main concentrent leur attente sur cette petite surface où nous jouons notre destin… N’est-ce pas là le comble de l’intimité créatrice que connaissent identiquement le graveur et l’écrivain, chacun attaché à sa table, où il fait comparaître tout ce qu’il sait et tout ce qu’il vaut ?


[…] J’aime le graveur. Je vous aime, graveurs et partage votre émotion quand vous élevez à la lumière, tout humide encore et délicatement pincé du bout des doigts, un petit rectangle de papier à peine issu des langes de la presse. Cette épreuve, ce nouveau-né, cet enfant de votre patiente imptience (car l’être de l’artiste ne se peut définir que par des contradictions),  porte ce minimum de l’univers, ce rien, mais essentiel, qui suppose le tout de l’intelligence.

 
par Beatrice Vergnaud
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