Stanley William Hayter
"La gravure était un art de copiste, nous en avons fait un art pour artiste". C’est ainsi que s’exprimait Hayter, le maître aux illustres élèves.
S.W. Hayter est tout simplement "le maître". Celui qui a le plus influencé la gravure dans l’art moderne, tant par l’invention de techniques que par l’accueil, dans son légendaire Atelier 17, de quelques milliers d’associés, dont Chagall, Dali, Picasso, Miro, Kandinsky, Masson, Pollock, ou Rothko.
Venu à Paris dans les années vingt, il y est resté depuis, éternel anglais des bords de la Seine, absent seulement pour cause de Seconde Guerre mondiale. Peintre et graveur, il n’a pas choisi entre ses deux labeurs mais refuse de passer pour un professeur, même si on ne compte plus ceux qui se disent ses élèves.
Je ne connaissais personne à Paris disait-il, ce qui me semblait idéal pour un artiste.Mais cela a vite changé. A cette époque il suffisait d’aller à certaines heures au Dôme, à la Rotonde, à La Closerie des Lilas ou aux Deux Magots pour se trouver parmi des gens très intéressants. En quinze jours, j’avais mes amis les plus chers : le peintre Balthus et l’architecte Percy Goodman. C’est dans les premiers jours également que j’ai connu Breton, Max Ernst, Masson, des gens comme ça. Et puis aussi Picasso, Miro, Giacometti, je ne sais plus trop dans quel ordre même s’il y avait beaucoup moins de monde à l’époque à Paris.
J’ai commencé à graver avec Joseph Hecht, un émigré polonais qui m’a appris à tenir un burin dans la main. Ce devait être en 1926. L’année suivante, je lui ai emprunté une presse et j’ai commencé l’Atelier 17.
L’Atelier 17 n’est pas un lieu mais une idée
Jean-Claude Reynal gravant le métal
Atelier 17
77 rue Daguerre Paris 14
21 july 1962
TO WHOM IT MAY CONCERN :
Mr Jean Claude REYNAL, of french nationality, ha worked as student of GRAVURE in my Atelier during the scholastic year 1961-1962.
His work over this period has been not only completely satisfactory but of outstanding originality. Thus has been included in several of the International exhibitions of the group although no other member of his age and experience was considered to have work of sufficient maturity to be represented.
We ha shown great interest in the work of certain of the American members of the group and in the general direction of developpement which is going on in the United States at this time. It would seem to me of great interest to him tu study for a while in America and I feel that he would make a useful contribution himself to any group or departement in which he might work.
Consequently I have no hesitation in recommending him without reserve for any Fellowship or Bursary for study in America for which he might apply, with the conviction that from my personal acquaintance with him he would make the most conscientious use of such opportunity.
Signed: S W Hayter
Traduction approximative:
L'eau douce
Rédaction (non datée)
At the end of this day of June the sky began slowly to be orange above the west part of the city. After ten
or fifteen minutes, it changed into a yellow more and more bright and then appeared white, completely white like an explosion or like a piece of copper very hot or like something else, something
very unusual, uncommon but a bright and fantastic event. Pierre was there, tired but wondered by all this gold, a glass in the hand, in the noisy crowd. When the glass was empty he looked
to the street and saw: it was dark then and full of the ligths of the stores and of the traffic, thousand of small piece of yellow and red lights, like small rests of the skylight.
Pierre have been one or two hours, smoking and drinking sometimes, without very precise ideas about the time, about himself and about the people around him, but waiting the end of the day. Only
then he could speak to a person, this person was be Patrice and only Patrice could hear him and help him because Patrice was the only one person he knew in this town, the only one person speaking
his own language, understanding him.
It were people in the café and outside too, between tables and chairs under the trees. Young people for a big part, people well dressed, girls in clear summer dresses, girls with very blackhair,
speaking very fast. The trees on that side of the street were well lighted in the dark and in all this transparent leaves a colory of birds were speaking too. Pierre heard them sometimes, when
the traffic was more quiet after the red light on the crossing. It was for them and for him the same language than in the precedent summer when he was in his own country under the trees after the
sunset.
But Patrice did not come like he said it and late in the evening, Pierre tired by the agitation of the street, decided to leave. He took a coin and walked to the public phone across the
street.
Traduction approximative:
A la tombée du jour, le ciel commençait lentement à devenir orange au-dessus de la partie ouest de la
ville. Après dix ou quinze minutes, il se transforma en un jaune de plus en plus brillant puis sembla blanc, complètement blanc comme une explosion ou comme un morceau de cuivre très chaud ou
comme quelque chose d'autre, quelque chose de très inhabituel, de rare mais un événement brillant et fantastique. Pierre était là, fatigué mais émerveillé par tout cet or, un verre dans la main,
dans la foule bruyante. Quand le verre fut vide, il regarda vers la rue et vit qu’il faisait sombre maintenant et que c’était plein de lumières des magasins
et de la circulation, un millier de petits éclats de lumières rouges et jaunes comme des reminiscences de la lumière du jour.
Pierre était resté là une ou deux heures, en fumant et en buvant quelquefois, sans idées très précises du temps, de lui et des gens autour de lui, mais en attendant la fin du jour. Il ne pourrait
parler qu’à une seule personne, à Patrice, et seulement Patrice pourrait l'entendre et l'aider parce que Patrice était le seul qu'il connaisse dans cette ville, la seule personne parlant sa
propre langue, le seul qui le comprenne.
Il y avait des gens dans le café et dehors aussi, entre les tables et les chaises, sous les arbres. De jeunes gens pour la plupart, des gens qui se sont bien habillés, des filles dans des robes
d’été claires, des filles aux cheveux très noirs, parlant très vite. Les arbres sur ce côté de la rue étaient bien éclairés dans l'obscurité, et dans toutes ces feuilles transparentes, des
oiseaux de toutes les couleurs parlaient aussi. Pierre les entendait quelquefois, quand la circulation était plus silencieuse, après le feu rouge, sur la traversée. C’était pour eux et pour lui,
la même langue que l’été précédent quand il était dans son propre pays, sous les arbres, après le crépuscule.
Mais Patrice n'était pas venu comme convenu ; plus tard dans la soirée, Pierre fatigué par l'agitation de la rue, décida de partir. Il prit une pièce, traversa la rue, se dirigea vers le
téléphone public.
USA: lettre à sa
grand-mère
Marguerite
le 7 nov. 63
2960. Vallejo
- San Francisco
23.
[...] mon adaptation à la vie d’ici se fait, ou s’achève : comme on veut – l’adaptation aux gens est plus difficile, car il n’y a pas à dire : ils ne sont pas comme nous – je le savais déjà avant de partir par le bon nombre d’américains que j’avais connu à Paris, mais maintenant que je suis sur place mon jugement est nettement confirmé – pour les comprendre mieux, il faut bien penser qu’ils n’ont pas de passé, ou peu et ça explique beaucoup de choses – ici c’est très net, car ce qui a cent ans pour nous c’est peu de choses, mais pour eux, c’est la préhistoire ou presque : il y a 120 ans il n’y avait presque rien dans l’ouest – ils n’ont ni traditions ni règle de vie et c’est la grande différence avec nous – il y a des principes d’éducation qui sont élémentaires en Europe mais que l’on ne connaît pas ici – et puis il y a abondance de tout et on a tout sous la main – peut.être aussi tout va vite et ils sont quelquefois dépassés ; les villes peuvent grossir de 3 ou 4 fois en l’espace de dix ans – enfin pas mal de différence quand on regarde de près ou dans le détail – moi ça ne me gêne pas trop pour le moment, car j’ai mes occupations [...] je suis habitué à la cuisine qui est très bonne dans ma famille, car il y a une excellente cuisinière et qu’elle fait beaucoup de choses françaises ou approchant – en dehors de la maison, il ne faut pas manger n’importe quoi ; c’est toujours d’excellente qualité, contrôlé, aseptisé, tout ce qu’on veut, mais cuisiné d’une manière pas très agréable à nos palais – il y a du pain presque comme en France – mais manquent les vrais fromages, les vrais cafés (c’est de l’eau chaude et il est assez difficile de trouver des expressos ; j’y étais tellement habitué à Paris) - manque aussi le vin, il n’y en a pas partout- c’est très difficile de trouver un restaurant avec des vrais steaks et du vin – il manque toujours l’un ou l’autre – mais je crois que je vais prendre du vin d’ici, qui est très bien, pour les repas du soir à la maison – quitte à être le seul, ça ne fait rien- mais sans vin et sans café, qu’est ce qu’il reste – quand j’ai fini de manger, il me manque toujours q.q.chose et j’ai la bouche fade – tout le monde sirote allègrement son verre de lait par dessus la viande rouge ou le poulet (en abondance) , moi j’avoue que ce ne m’est pas tous les soirs possible, malgré de louables efforts - (au sujet du vin rouge , j’ai trouvé des Américains éduqués , qui m’ont soutenu avec le plus grand sérieux qu’en France il y avait bon nombre de familles qui élevaient les bébés au vin rouge – finissant leur phrase par un « évidemment, cela dépend du niveau social » bien entendu) - enfin, il y aurait à écrire et écrire des tonnes de livres sur l’Amérique ; je le fais quand j’ai le temps, mais on pourrait passer tout son temps rien qu’à ça – il y a les gens qui dansent tout seuls dans la rue, ceux qui vont au bord de la plage en voiture et y restent (soit pour manger, soit pour regarder les autres à la jumelle !), les restaurants dans la rue ou l’on te sert comme à un guichet de cinéma et ou tu manges en plein vent ( ou dans la voiture), les gigantesques cinémas en plein air avec des écrans de cinq mètres de haut et où l’on assiste encore depuis sa voiture… etc – il y en a à raconter – moi je commence à avoir des difficultés à parler… en français, quand ça m’arrive – il y a des mots que je ne trouve plus – pour ce qui est du climat, ici aussi beau temps et chaleur et en ce début novembre, je continue à fréquenter assidument la plage entre les cours. En ce moment j’ai beaucoup de gens à voir, certains que je n’ai jamais vus et si on entend parler de moi ou lu q.q . chose à mon sujet et veulent me voir – la plupart ce sont des gens qui sont dans les écoles ici ou des collectionneurs, ou des artistes – c’est toujours intéressant et bon pour la publicité personnelle – ça se passe souvent au déjeuner ou au diner, et de cette façon, j’ai dû dîner deux fois hier soir pour ne froisser personne ! heureusement que le premier dînait à l’heure américaine et le second à l’heure française (et aussi qu’on mange moins qu’en France !)
mais le premier est professeur au Collège d’Etat ici et m’avait emmené à son atelier personnel par gentillesse, et les seconds sont mes amis de Berkeley et ils avaient fait du lapin ! c’est à mourir de rire cette histoire de lapin entre deux desserts quand on y pense!
portes.toi bien et continue à m’écrire des choses rigolotes – parce qu’ici pour ce qui
est du rire, c’est pas pareil ; en tous les cas jamais en même temps que nous… c’est dommage !
Du côté de la Côte Ouest
A son retour des Etats-Unis, Jean-Claude Reynal sera assistant de S.W. Hayter en 1965-1966, époque à laquelle il commence également à enseigner le dessin et la gravure au Musée des Arts Décoratifs de Paris.